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lundi 11 juin 2012

Bacchante triste



Le jour ne perce plus de flèches arrogantes
Les bois émerveillés de la beauté des nuits,
Et c'est l'heure troublée où dansent les Bacchantes
Parmi l'accablement des rythmes alanguis.

Leurs cheveux emmêlés pleurent le sang des vignes,
Leurs pieds vifs sont légers comme l'aile des vents,
Et le rose des chairs, la souplesse des lignes,
Ont peuplé la forêt de sourires mouvants.

La plus jeune a des chants qui rappellent le râle :
Sa gorge d'amoureuse est lourde de sanglots.
Elle n'est point pareille aux autres, - elle est pâle ;
Son front à l'amertume et l'orage des flots.

Le vin où le soleil des vendanges persiste
Ne lui ramène plus le généreux oubli ;
Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,
Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

Tout en elle est lassé des fausses allégresses.
Et le pressentiment des froids et durs matins
Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.
Elle songe, parmi les roses des festins.

Celle-là se souvient des baisers qu'on oublie...
Elle n'apprendra pas le désir sans douleurs,
Celle qui voit toujours avec mélancolie
Au fond des soirs d'orgie agoniser les fleurs.

Renée Vivien dans "Études et Préludes"



« Les Muses m’ont donné la vraie richesse ;
par elles je suis l’objet d’envie ; même morte
il n’y aura pas oubli de moi. »


Sappho


jeudi 24 mai 2012

THE LADY OF SHALOTT


The Lady Of Shalott par Alfred Lord Tennyson


Amoureuse d'un tableau ? Oui. On peut le dire ainsi. Car ce tableau, je l'ai aimé. Comme on aimerait une femme captive dont on pourrait disposer à volonté, à laquelle on pourrait penser jusqu'à s'en obséder et dont la sublime indifférence ne ferait qu'attiser le désir.

C'était il y a quelque temps, alors que j'entretenais une relation de possession de grande qualité, avec un prince de mes amis qui séjourne souvent à Londres.

À chacun de mes voyages, David, le chauffeur, me prenait à l'aéroport pour me conduire directement auprès de son maître qui m'attendait là, comme un fou, dans le désir absolu de mon pied. Finalement je lui accordais ce désir, mais seulement après qu'il l'eut mérité. Qu'il ait obéi, satisfait et accepté comme il se doit. Ensuite, c'est moi qui perdais la tête. Traversant la ville de Londres à la hâte pour rejoindre laTate Gallery : ce lieu magique où elle m'attendait. ELLE, sublime, magnifiquement peinte, pétrifiée et captive.

Dès que je rentrais dans le musée, mes oreilles se mettaient à bourdonner et mon coeur à battre très fort. J'entendais le bruit de mes pas sur le plancher des grandes salles comme si j'étais dédoublée. Parce que je m'avançais vers ELLE. D'ailleurs, je courais presque, animée par la plus vive des émotions, à la limite de la folie. Exactement comme quand je vais retrouver pour la première fois celui ou celle que l'on adore.

Sur la gauche, les portraits élisabéthains défilaient et je les aimais. Les retrouvant à chaque fois, tout comme la "Dame en Bleu" de Gainsborough, un peu plus loin sur la droite, avec son regard malicieux figé depuis des siècles. Ensuite, quelques paysages de Constable, puis deux ou trois Turner et enfin, les premiers préraphaélites : sublimes. Rarement tous présents car déplacés bien des fois pour une exposition à l'extérieur. Mais ELLE, je savais qu'on ne la bougeait jamais et que je la retrouverais là, accrochée et immense, sublime et magnifiquement peinte par Waterhouse : THE LADY OF SHALOTT.

Me retrouver enfin face à elle me mettait à chaque fois dans un état étrange car je me sentais glacée. Comme pétrifiée par un désir infini à la fois satisfait mais impossible à satisfaire. Pourtant, à chaque fois j'y croyais. Je venais animée par la plus intense des émotions. Comme si j'attendais tout de ce tableau.

Une folie? Oui, peut-être. Mais quelle délicieuse folie!

«  Et dans les eaux sombres de la rivière
    Tel un prophète téméraire en transe,
    Réalisant toute son infortune —
    C'est avec une figure terne
    Qu'elle regarda Camelot.
    Et lorsque le jour déclina,
    Desserrant la chaîne, elle s'allongeait ;
    Le courant au loin l'emportait,
    La Dame de Shallot… »

— Lord Alfred Tennyson, Extrait de la IVe partie